Dr Abdourahamane DIALLO, Enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l’UGLC-SC de Sonfonia

La République de Guinée est un État à la fois centralisé dans son principe d’unité et décentralisé dans son organisation territoriale. Cette double dimension repose sur deux techniques complémentaires d’administration du territoire : la déconcentration, qui permet à l’État d’exercer ses compétences au plus près des populations par l’intermédiaire de ses représentants territoriaux, et la décentralisation, qui confie certaines compétences à des collectivités dotées d’une autonomie administrative.

La Constitution guinéenne du 26 septembre 2025 consacre expressément cette dualité. Aux termes de son article 181 : « L’organisation territoriale de la République de Guinée repose sur la déconcentration et la décentralisation. » Elle distingue, à cet effet, les circonscriptions territoriales des collectivités décentralisées. Les premières comprennent les régions, les préfectures et les sous-préfectures, tandis que les secondes sont constituées des régions et des communes.

C’est dans ce cadre constitutionnel qu’il convient d’apprécier les décrets intervenus le jeudi 20 août 2026 portant création de onze nouvelles préfectures et de deux nouvelles régions. Cette réforme apparaît comme une étape importante dans l’évolution de l’organisation administrative et territoriale de la Guinée.

I. UNE RÉORGANISATION TERRITORIALE FONDÉE SUR LE RENFORCEMENT DE L’ADMINISTRATION DE PROXIMITÉ

A. La consécration d’une organisation territoriale articulée autour de la déconcentration et de la décentralisation

L’organisation administrative guinéenne repose sur une distinction fondamentale entre circonscriptions administratives et collectivités décentralisées.

La déconcentration demeure une technique d’organisation interne de l’État. Elle consiste à transférer certaines compétences et certains moyens aux autorités administratives territorialement implantées, sans leur conférer une autonomie juridique comparable à celle des collectivités décentralisées. Les préfets et sous-préfets constituent ainsi des relais essentiels de l’autorité de l’État sur le territoire.

La décentralisation obéit à une logique différente. Elle repose sur la reconnaissance d’intérêts locaux et sur leur prise en charge par des collectivités dotées d’une personnalité juridique et d’une autonomie administrative et financière dans les conditions prévues par la loi.

Cette distinction permet de comprendre la place particulière des régions administratives et des préfectures dans le dispositif territorial guinéen. Elles constituent des instruments de présence et d’action de l’État, tandis que les collectivités décentralisées participent à la gestion des affaires locales.

La création de nouvelles circonscriptions territoriales ne constitue donc pas simplement une opération de redécoupage géographique. Elle traduit une volonté de rapprocher l’administration des citoyens et d’améliorer l’efficacité de l’action publique.

B. Le rapprochement de l’administration des populations comme justification majeure de la réforme

La création de nouvelles préfectures et de nouvelles régions peut être analysée comme une réponse à plusieurs évolutions intervenues dans le pays, notamment la croissance démographique, l’extension des espaces urbains et ruraux, le développement des activités économiques et l’évolution des besoins sociaux.

Dans plusieurs territoires, l’éloignement des centres administratifs peut constituer un obstacle à l’accès aux services publics. La création de nouvelles circonscriptions peut dès lors permettre une meilleure implantation des services déconcentrés de l’État et faciliter l’accès des populations à l’administration.

L’administration territoriale doit en effet être capable de répondre aux réalités démographiques et économiques d’un pays en transformation. Une organisation territoriale qui demeure figée alors que les populations augmentent et que les espaces administrés se développent risque de produire une administration éloignée, lente et moins efficace.

Sous cet angle, la réforme du 20 août 2026 peut être comprise comme une politique d’administration de proximité, destinée à rapprocher les services de l’État des citoyens et à améliorer la territorialisation des politiques publiques.

II. LES ENJEUX JURIDIQUES ET ADMINISTRATIFS DE LA NOUVELLE CONFIGURATION TERRITORIALE

A. Une réforme qui doit s’accompagner d’une véritable déconcentration des moyens

La création juridique d’une nouvelle préfecture ou d’une nouvelle région ne suffit cependant pas à garantir une amélioration effective de l’administration territoriale.

Une nouvelle circonscription administrative suppose la mise en place d’un appareil administratif fonctionnel : bâtiments publics, services déconcentrés, personnel administratif, équipements, moyens de communication et ressources budgétaires.

Le principal risque serait donc de multiplier les circonscriptions sans leur donner les moyens nécessaires à leur fonctionnement. Une préfecture sans infrastructures adéquates, sans personnel qualifié et sans ressources suffisantes pourrait paradoxalement contribuer à alourdir plutôt qu’à améliorer le fonctionnement de l’administration.

La réforme territoriale doit ainsi être accompagnée d’un effort conséquent de l’État en matière d’investissements publics, de recrutement et de formation des agents, de déconcentration budgétaire et d’équipement des nouvelles administrations.

Elle pose également la question de la coordination entre les différentes autorités territoriales. Le renforcement de l’administration de proximité doit aller de pair avec une clarification des compétences et des responsabilités afin d’éviter les chevauchements entre régions, préfectures, sous-préfectures et collectivités décentralisées.

B. L’enjeu d’une territorialisation équilibrée de l’action publique

Au-delà du simple découpage administratif, la réforme doit être appréciée à l’aune de sa capacité à contribuer à un développement territorial équilibré.

La création de nouvelles régions et préfectures peut favoriser une meilleure répartition des services publics, une planification plus adaptée aux réalités locales et une prise en compte plus précise des spécificités économiques et sociales des territoires.

Mais cette ambition suppose que le redécoupage territorial soit accompagné d’une véritable politique de développement. Les nouvelles entités administratives doivent progressivement devenir des espaces de programmation, de coordination et d’évaluation des politiques publiques.

L’enjeu est donc de passer d’une simple réorganisation cartographique du territoire à une véritable réforme de la gouvernance territoriale.

En définitive, la création de onze nouvelles préfectures et de deux nouvelles régions constitue une évolution significative de l’organisation territoriale guinéenne. Elle s’inscrit dans la logique de l’article 181 de la Constitution du 26 septembre 2025, qui fait de la déconcentration et de la décentralisation les deux piliers de l’organisation territoriale de la République.

Cette réforme répond manifestement à une exigence de proximité et d’adaptation de l’administration aux transformations démographiques et territoriales du pays. Toutefois, son efficacité dépendra moins du nombre de nouvelles circonscriptions créées que de la capacité de l’État à leur fournir les moyens humains, matériels, financiers et institutionnels nécessaires.

La véritable réussite de cette réforme résidera donc dans sa capacité à rapprocher durablement l’État du citoyen, à améliorer l’accès aux services publics et à renforcer l’équilibre territorial. La création de nouvelles régions et préfectures ne devrait ainsi constituer que le point de départ d’une réflexion plus large sur l’efficacité de l’administration territoriale et la consolidation de la décentralisation en Guinée.

Dr Abdourahamane DIALLO
Enseignant-chercheur à la FSJP de l’UGLC-SC de Sonfonia